Jan 232006
 

Un article de Jean-François Nadeau du Devoir nous porte à réfléchir sur l’avenir de la photographie. La photo numérique est en train de révolutionner ce monde. Nadeau fait référence notamment à la photo traditionnelle d’art (Cartier-Bresson, Doisneau) où l’intégrité du cliché semblait primordial pour en définir la qualité. Je me souviens de mes cours de photo à Loyola. Le prof Denys Diniacopoulos [lire l’aventure de sa famille] qui nous envoyait dans la nature prendre des clichés avec un appareil totalement manuel sans artifices, ni objectifs particuliers. Il cherchait à ce qu’on procède à un cadrageau moment de la prise de vue et non pas en labo.
Je me souviens aussi de ces soirées passées dans ce labo installé dans la salle de lavage. Des acides, de l’odeur des acides et de mes doigts irrités, rugueux…
De ces expériences à développer mes films à haute température pour obtenir le grain le plus gros. Des papiers haut contrasctes. Des expériences reproduites des grands photographes sautés (comme le fut Man Ray). De la fabrication d’une caméra dans une boite avec un trou. De la fabrication de papier photo à partir des éléments de base et de gélatine.
Ah! quels beaux souvenirs.
Avoir une caméra bien en main lors d’un respectable spectacle rock et voir le surlendemain mes photos reproduites dans TéléRadioMonde.
Ce sentiment extraordiaire de regarder derrière l’objectif celle qui allait devenir ma première vraie blonde (qui l’est toujours d’ailleurs).
La photo de mon premier fils à la naissance. De mes trois fils (deux dans un sens un dans l’autre s’intercallant comme des pièces de puzzle.
De ma Pentax combien de joie.
Maintenant le numérique me rattrape.
J’aime fixer ce que je vois. Voilà!

La pellicule hors foyer
La vente de caméras traditionnelles ne constitue plus que 1 % des ventes d’un marché en pleine révolution

Jean-François Nadeau
Édition du jeudi 5 janvier 2006

Mots clés : Québec (province), caméras traditionnelles, révolution numérique, photographie

La révolution numérique a eu pour conséquence de doper la pratique de la photographie. Selon une étude du cabinet d’analyses économiques IDC menée à partir des États-Unis, quelque 620 milliards de photos seront prises en 2007 comparativement à 120 milliards en 2003. Chaque mois, toujours selon cette étude, le nombre de photos prises augmente de 18 % à l’échelle planétaire.

En moyenne, un utilisateur amateur prend aujourd’hui 75 photos numériques par mois. Les studios de photographie ont la vie dure plus que jamais : tout le monde se croit devenu photographe ! Josée Lambert, photographe professionnelle durant des années pour nombre de maisons d’édition, est de ceux qui ont jeté l’éponge devant l’envahissement du numérique : «C’était devenu intenable. Tout le monde s’est mis à se prendre pour un photographe !»

Dans cette boulimie d’images qu’entraîne l’usage des appareils numériques, personne pourtant ne semble trop se rendre compte que c’est toute la façon d’envisager la photographie qui se trouve à basculer. En fait, ce renversement est déjà en bonne partie réalisé.

Selon Jean-Yves Lapierre, de Photoservice à Montréal, la vente de caméras traditionnelles ne constitue plus que 1 % des ventes d’un marché de la photographie en pleine révolution.

Nikon, une des plus célèbres compagnies d’appareils argentiques reflex traditionnels, vient de lancer contre toute attente le F6, son meilleur appareil du genre à vie. Mais les experts s’intéressent plutôt à la chaude lutte que Nikon livre à Canon pour la conquête des sommets du numérique moyen et haut de gamme, tandis que quantité de petites compagnies prolifèrent chez les constructeurs d’appareils à bon marché. Epson, Sony ou Panasonic, qui n’avaient jmais été liés au monde de la photographie, se trouvent soudain propulsés vers les sommets d’un art pourtant complexe désormais offert dans les grandes surfaces autant que dans les magasins spécialisés établis de longue date.

Enseigne phare de la photographie durant plus d’un siècle, Eastman Kodak éprouve désormais des difficultés à suivre le rythme de concurrents qui se sont d’un coup multipliés. Après avoir renvoyé chez eux 25 000 employés en juillet, Kodak a arrêté de produire du papier photographique, tout en continuant, pour l’instant du moins, de fournir aux détaillants les produits chimiques nécessaires au développement des rouleaux de pellicule.

En août, le grand fabriquant anglais de pellicule Ilford, fournisseur traditionnel des amateurs de photo, a été mis en liquidation. L’allemande Agfa continue quant à elle de perdre une fortune à chaque trimestre. Chez la firme japonaise Fuji, bien implantée du côté du numérique, on continue toutefois de produire de la pellicule. Fuji vient même de lancer un nouveau film, sur la base de recherches entreprises il est vrai avant le triomphe du numérique.

À Montréal, Caméra Simon a vendu des produits chimiques pour la photo depuis 1930. Elle n’en vend plus du tout depuis deux ans, comme nombre de magasins spécialisés. La disparition éventuelle des pellicules et des produits chimiques nécessaires à leur développement entraînera-t-elle moins de pollution ? Pas certains, répondent les experts. Les nouveaux appareils numériques, grands consommateurs d’énergie et de circuits électriques, deviennent désuets à une vitesse effarante. Pour suivre le rythme technologique imposé par les fabricants, il convient désormais de changer de caméra, c’est-à-dire de consommer et de jeter. La consommation photographique et les déchets liés à cette production n’ont jamais été aussi grands.

Dans la tempête numérique, tout est emporté. Même la mythique compagnie allemande Leica, à l’origine de la caméra au format 35 mm, se trouve au bord du gouffre pour avoir trop longtemps négligé de se soucier d’une concurrence nouvelle. En septembre, Leica a été renflouée une fois de plus par la riche société française Hermès dans l’espoir qu’un passage technologique tardif au numérique sauve la mise. Mais avec des pertes annuelles qui s’élèvent à 17,7 millions de dollars canadiens, la compagnie légendaire est devenue un véritable boulet pour ses actionnaires. Les principaux vendeurs de cette caméra prestigieuse au fonctionnement silencieux irréprochable avouent tous connaître des ventes plus faibles que jamais. Jean Bardaji, patron de Camtec Photo à Montréal, considère néanmoins qu’il restera toujours des clients prêts à payer même un fort prix pour des appareils traditionnels solides et fiables qui ne consomment pas quantité de piles, comme c’est le cas des appareils numériques actuels, et qui n’ont pas besoin de s’appuyer sur un ordinateur pour être autonomes.

C’est peut-être dans cette perspective que plusieurs fabricants s’accrochent pour défendre l’univers traditionnel de l’argentique. Voigtlander, une compagnie d’origine allemande reprise par des Japonais, propose de nouvelles caméras traditionnelles, tout comme la célèbre marque Zeiss, qui lance cette année une gamme complète de caméras argentiques.

Sur des sites de vente en ligne, comme ebay.ca ou les pacs.com, les équipements de chambre noire n’ont cependant jamais été cédés à si bas prix. Il en va de même pour les appareils classiques, sauf pour les meilleurs d’entre eux qui continuent de maintenir leurs prix très élevés. Mais on sent que cette frontière commerciale, maintenue en grande partie par le sentiment romantique d’une gloire passée, cédera bientôt à son tour à la révolution technologique.

Qu’est-ce qui change vraiment ?

Mais qu’est-ce qui se perd vraiment dans ce passage de la photo traditionnelle argentique vers le numérique ? La rupture est de deux ordres, répondent les experts. D’une part physique, d’autre part pratique.

Pour André Rouillé, auteur notamment d’un important essai intitulé simplement La Photographie paru chez Gallimard, il faut d’abord considérer la rupture du lien de matière qui unissait auparavant la photographie avec son sujet. Entre la lumière de l’objectif et la matière sensible que sont les sels d’argent déposés sur une pellicule, il n’y avait auparavant qu’un simple transfert d’ordre physique : «L’énergie lumineuse devenait énergie chimique selon une compréhension des principes de la thermodynamique.»

La physique, en somme, s’alliait étroitement à la chimie pour capter, fixer, saisir des fragments du réel selon le sens que leur donne un photographe. Rien de cela aujourd’hui. Tout à l’opposé de cette approche, la photographie numérique interprète plutôt la lumière comme de simples signaux électriques qu’elle emmagasine sur la base de formules logico-mathémathiques gérées par l’univers froid du langage de la programmation informatique. En un mot, et pour dire vite, la caméra autrefois autonome est donc devenue un simple appendice des ordinateurs.

Sur le plan pratique, la photographie numérique change la conception du réel attachée le plus souvent aux photos. Tenue le plus souvent pour un témoignage privilégié du vrai, la photographie est aujourd’hui un terrain où la pratique du faux se généralise plus que jamais dans l’histoire. Avec le numérique, l’idée qu’une image doive forcément être modifiée est en effet devenue courante, voire banale. La plupart des nouveaux appareils sont même fournis avec des indications quant aux techniques les plus commodes pour retoucher une image. Toutes les grandes revues de photographie indiquent elles aussi, à chaque nouvelle parution, des trucs pratiques pour supprimer ou ajouter ceci ou cela à ses photos.

L’édition courante de Popular Photography consacre ainsi une partie de son numéro à expliquer comment serrer artificiellement un cadrage, comment supprimer un poteau électrique gênant ou une mèche de cheveux mal placée en vertu de canons esthétiques d’une propreté visuelle le plus plastique possible. Cette esthétique dont témoigne l’usage du numérique apparaît comme une manifestation éloquente de l’esprit de notre temps. Si la photographie argentique exprimait la société industrielle du XIXe siècle, avec sa volonté de capter mécaniquement son existence, la photographie numérique appartient bel et bien à une nouvelle société du XXIe siècle, d’abord traversée par son désir de paraître.

Tout naturellement, de moins en moins de gens font confiance à la capacité de représentation fidèle d’une chose ou d’un événement dont étaient le plus souvent investies les images photographiques traditionnelles. Pour André Rouillé, nous sommes tout simplement passés à une autre ère. «En photographie, de l’argentique au numérique, l’ère du soupçon succède à une longue période de croyance en la vérité des images.»

L’appareil bien en main

On est bien loin de l’époque des photographes humanistes représentés au mieux par la douceur des images de photographes tels Doisneau ou Cartier-Bresson. La vérité de l’image était alors garantie par l’usage d’un objectif standard de 50 mm, le plus près du rendu normal de l’oeil humain, avec des tirages qui reprenaient jusqu’à la bordure du négatif pour bien montrer que rien n’avait été retouché. Doisneau affirmait, comme d’autres photographes, faire corps avec son appareil, l’oeil toujours rivé dessus.

Or, aujourd’hui, la plupart des viseurs permettent une prise éloignée de l’oeil, ce qui donne l’impression que le photographe se trouve davantage dans l’action que derrière le paravent que constitue une frêle mécanique placée devant son visage. Cette nouvelle façon de cadrer à l’aide d’un écran tenu à bout de bras rend l’appareil moins stable et, en situation de lumière plus difficile, risque de produire plus de photos floues que jamais. Ce sont là, parmi d’autres, des photos qui ne seront jamais imprimées.

Un tiers des photographes numériques n’impriment aucune de leurs photos. Seulement 10 % des utilisateurs du numérique impriment toutes les photos qu’ils n’ont pas au préalable jetées par un clic de souris.

Comment se conserveront d’ailleurs ces clichés au fil du temps ? Personne ne le sait encore très bien. Alors que la pellicule argentique entreposée dans un environnement normal peut se conserver plus d’un siècle, qui peut dire si un fichier sauvegardé en format jpeg ou en format raw aura une durée de vie aussi grande ? Les perpétuelles modifications technologiques et la fragilité des supports informatiques couplées à la nécessité d’énergie rendent suspecte l’espérance de durée de ces nouveaux modes photographiques.

Alors que la photographie argentique était physiquement ancrée dans un territoire et existait formellement quelque part, explique André Rouillé, la photo numérique ne demeure le plus souvent qu’une conjonction mathématique transférable par l’entremise d’Internet partout dans le monde «mais dont l’existence physique première n’existe en quelque sorte nulle part». Si la circulation d’une photo n’est plus limitée par sa matière, les frontières du numérique n’en existent pas moins, bien qu’elles semblent encore invisibles à l’oeil de nombre de photographes amateurs.

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